Auteur : Benoît Le Dévédec

D’après Christophe Castaner, les actes antisémites ont augmenté de 74% en 2018. Dernièrement, les faits les plus médiatiques sont la profanation de tombes dans un cimetière juif près de Strasbourg, l’agression d’Alain Finkielkraut, la dégradation de portais de Simone Veil, affublés de croix gammées (même s’il faut préciser que ces incultes ont en réalité dessiné des svastika…) et l’arbre planté en hommage à Ilan Halimi retrouvé scié.

Une partie de ces actes qui ne cessent de s’accumuler n’est pas considérée par tous comme étant antisémite, mais antisioniste (notamment l’agression d’Alain Finkielkraut).

En réponse à ces actes, des députés, notamment de la majorité, souhaitent pénaliser l’antisionisme. Si l’idée semble partir d’une bonne intention, lutter contre les attaques dont sont victimes les juifs en France, créer une telle interdiction pourrait poser de nombreux problèmes.

 

Retour sur la sémantique

Il est important d’utiliser les bons termes sur un sujet aussi sensible. Le Figaro a ainsi écrit un article sur un certain nombre de termes relatifs à notre sujet (article à lire ici).

Cet article, plus que nécessaire, nous (ré)apprend que les sémites ne sont pas les juifs à proprement parlé. En effet, ce mot vient de Sem, le fils de Noé dans la Bible, qui serait l’ancêtre des habitants du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et de la Corne de l’Afrique. Le terme sémite dépasse donc largement le seul peuple juif, et comprend, par exemple, les peuples arabes. L’antisémitisme qui désigne communément la discrimination dont sont victimes les juifs serait alors un abus de langage.  Cependant, comme c’est le seul terme utilisé, y compris dans la loi (exemple : Loi du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe), c’est celui qui sera également utilisé dans cet article.

Selon le Larousse, et confirmé dans l’article précité, le sionisme est un mouvement politique dont l’objet fut la constitution, en Palestine, d’un État juif. Il est parfois également assimilé, au delà de cette création, à une politique expansionniste d’Israël et de consolidation de cet État. Ce n’est pas sa définition première, mais c’est celle qui tend de plus en plus à être prise en compte.

 

Au delà de la sémantique

Cependant, il y a les mots et la réalité. Et dans bien des bouches, l’antisionisme, plus qu’une critique de la création de l’État d’Israël ou de son comportement dans le conflit qui l’oppose à la Palestine, exprime une haine des juifs.

En effet, Manuel Valls en son temps et d’autres politiques ou responsables d’associations par la suite ont dénoncé cette dérive visant à utiliser la façade de l’antisionisme pour pouvoir attaquer des juifs sans être accusé d’antisémitisme. Ainsi, Alain Finkielkraut n’a fait l’objet lors de son agression que d’insultes antisionistes (sauf erreur de ma part), alors que l’intention de ces personnes serait en réalité d’attaquer non pas le penseur, mais le juif, selon de nombreux commentateurs.

Pour autant, il pourrait sembler dangereux que la loi elle-même acte de cette confusion et la consacre. Cela reviendrait à assimiler le fait d’être juif au fait d’être sioniste. Or, certains juifs ne sont pas sionistes, certains sionistes ne sont pas juifs, et en tout état de cause, le sionisme et le fait d’être juif sont deux choses différentes à ne pas mélanger.

Surtout, le sionisme, qu’il s’agisse de sa première définition ou d’une définition plus large, n’est qu’un mouvement politique, une opinion. Dès lors, interdire de critiquer une opinion avec laquelle on ne serait pas en accord serait une atteinte importante à la liberté d’expression. De plus, une telle interdiction donnerait malheureusement du grain à moudre à ceux qui pensent que l’État (ou d’autres formes de pouvoir) sont au service du peuple juif ou d’Israël et de sa politique, ce qui serait totalement contreproductif.

Une législation actuelle suffisamment protectrice ? 

Si des actes antisémites ont lieu chaque jour, la loi prévoit déjà qu’ils soient sanctionnés. En effet, la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse réprime les expressions visant à dénigrer une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée. Dès lors, si une personne venait à avoir des paroles antisémites mais cachées derrière des paroles antisionistes, les juges répressifs pourraient d’ores et déjà agir pour les punir. C’est d’ailleurs ce qu’ils ont l’habitude de faire, en s’interrogeant au cas par cas pour savoir si les paroles d’apparence antisionistes ne sont pas en réalité antisémites, ce que confirme par ailleurs la Chancellerie.

Ce travail du juge qui vérifie in concreto que la critique ne vise pas un mouvement politique mais l’appartenance à une religion ou à une nation ne doit pas être remplacé par une condamnation a priori de la part du législateur. Les juges doivent conserver leur pouvoir souverain d’appréciation et permettre à ceux qui sont en désaccord avec, par exemple, la politique du gouvernement israélien, de pouvoir s’exprimer librement.

Il en ressort donc que créer une telle infraction serait inutile et dangereux, car porterait atteinte à la liberté d’expression tout en alimentant les théories du complot.

Ce n’est pourtant pas l’avis de Sylvain Maillard, député de La République En Marche et principal défenseur de cette nouvelle infraction, qui considère que « Critiquer l’existence même d’Israël doit être interdit« .

Aux dernières nouvelles, cette proposition de loi ne devrait vraisemblablement pas voir le jour, du moins pas telle quelle a été dessinée, le président de la République, celui de l’Assemblée nationale et la vice-présidente de la commission des lois et ex-magistrate Laurence Vichnievsky y étant opposés d’après leurs premières prises de parole. Cependant, le discours d’Emmanuel Macron au dîner du CRIF le 20 février 2019 laisse tout de même planer un doute sur la question.

Il pourrait en revanche être intéressant de réfléchir à un moyen de condamner plus efficacement les actes et paroles réellement antisémites. Le gouvernement planche actuellement sur un moyen de contraindre les plateformes internet à mieux réguler les propos qui y sont tenus. Il semble cependant qu’aucune réflexion sur l’amélioration processuelle du traitement de ces infractions ne soit envisagée, pas plus qu’une démarche proactive permettant de prévenir de tels actes, par exemple par la sensibilisation et l’information.

 

Article rédigé par Benoît Le Dévédec


Pensez à vous rendre sur notre page Facebook ou sur notre compte Twitter et à vous y abonner pour vous tenir au courant de tous nos nouveaux articles ! Si cet article vous a plu, n’hésitez pas à le partager sur les réseaux sociaux  😉

A bientôt !